LA METHODOLOGIE DE RECHERCHE

 

Les sources sur Cino Del Duca sont rares et plutôt redondantes. Il existe un livre de souvenirs Cino del Duca, 1899-1967 réalisé, l’année de son décès à l’initiative de son épouse, Simone Del Duca. Il est évidemment entièrement consacré à la glorification de son défunt mari. Une version italienne fut aussi réalisée.

Deux articles, écrits en Italie, sont particulièrement bien documentés sur les années de jeunesse. Il Dizionario biografico degli Italiani comprend un article d’A.Cimmino très complet . Carla Marcellini s’en est inspirée pour écrire le second article qui figure dans un ouvrage sur l’histoire de la région des Marches : La Fortuna di un editore marchigiano . Ces deux travaux fournissent une base bibliographique de référence.

 

Ma première démarche a donc été de prendre contact avec les deux chercheurs qui avait travaillé sur les productions de Cino Del Duca. Thierry Crépin a largement analysé l’édition pour la jeunesse des Editions mondiales dans sa thèse Haro sur le gangster ! La presse enfantine entre acculturation et moralisation (1934-1954) . Sylvette Giet disposait de nombreux articles, sur le groupe, de 1947 à nos jours, qu’elle avait compilé pour la rédaction de sa thèse : Nous deux : Parangon de la presse du cœur, Transformation des formes, métaphores de l’amour et évolution sociale . Sylvette Giet et Thierry Crépin m’ont accueillie avec beaucoup de gentillesse et m’ont chacun prêté une imposante documentation qui m’a fait gagner un temps considérable.

 

    Le corpus de ma thèse a été constitué à partir de multiples croisements de sources d’origines variées.

L’activité politique de Cino Del Duca en Italie a donné lieu à une longue surveillance policière. Des dossiers sur Pacifico Del Duca ont été conservés dans plusieurs centres d’archives don le Casellario politico centrale. Ces dossiers comprennent notes, lettres, rapports, rubriques de frontières et bulletins biographiques. Cino Del Duca a été surveillé de 1920 à 1944 par la policie italienne. Ces documents sont à utiliser avec circonspection mais ils fournissent un canevas géographique et chronologique inestimable.L'Istituto regionale per la storia del movimento di liberazione nelle Marche a réalisé un travail important sur l’histoire sociale et politique et m’a donné accès à une documentation très intéressante sur les années militantes.

 

Les archives françaises conservent aussi différents rapports sur Cino Del Duca. Les Archives nationales disposent, dans la série F7 du ministère de l’Intérieur, d’un dossier constitué de rapports des Renseignements généraux rédigés après la Seconde Guerre mondiale . Les Archives de la préfecture de Police de Paris disposent, elles aussi, d’un dossier . Les archives municipales de Maisons-Alfort conservent des informations sur l’imprimeur. Les archives départementales des Alpes-Maritimes, où il a vécu pendant la guerre, disposent aussi d’une fiche de police récapitulative datant de 1940 .

L’université d’Urbino possède un dossier établi lors de la remise du docta honoris causa. Ce dossier biographique rassemble ainsi tous les témoignages réunis après guerre à la demande de l’intéressé pour prouver son activité de résistant. La fondation Mondadori dispose de correspondances échangées entre Arnoldo Mondadori et Cino Del Duca . Ce fonds a permis de lire les rares lettres de Cino Del Duca. Le dossier de demande de Légion d’honneur reprend le parcours biographique . Les sources conservées dans les archives s’intéressent surtout à la période avant 1945.

 

Ensuite, Cino Del Duca est plus connu et pour retracer sa carrière en France, j’ai dépouillé la presse professionnelle notamment L'Echo de la presse et de la publicité, La Croisade de la presse devenu Presse actualité, Le Dépositaire de France, La Correspondance de la presse, etc…. Ces articles ont été indispensables pour suivre l’évolution du groupe Del Duca. Dans les années 50, les différentes sociétés sont identifiées sous le nom de groupe Del Duca. Après le décès du fondateur, le nom Editions mondiales remplace cette première appelation.

 

L’histoire de l’entreprise se heurte à deux écueils classiques relevés par Michel Dreyfus dans son article intitulé Que sait-on en France des créateurs d'entreprises étrangers depuis un siècle ? Il existe  quelques sources soigneusement fabriquées mais par ailleurs, la plupart les archives ont été détruites. Il ne reste quasiment aucune source sauf des actes de sociétés aux Archives de Paris, au Greffe du tribunal de Paris et à la chambre de commerce de Milan . Les archives du comité d’entreprise CGT de Maisons-Alfort ont été déposées aux archives départementales du Val de Marne. Ces documents juridiques sont précieux pour suivre l’évolution du groupe mais ils sont formels. Tout le reste, correspondances, dossiers du personnel, productions, … n’existe plus. Toutefois, il est rare qu’une entreprise conserve ses archives au-delà des obligations légales encore plus quand elle est découpée et vendue.

 

Les témoins de l’époque ont été indispensables pour reconstruire la vie de l’entreprise. Pour y parvenir, j’ai réalisé de nombreux entretiens. J’ai interrogé des personnes issues d’horizon divers. J’ai rencontré quelques amis, des imprimeurs, des personnels administratifs, des journalistes, des rédacteurs et un associé. Pour la famille, hormis quelques cousins de Simone Del Duca, je regrette vivement de n’avoir pu interviewer les neveux de l’éditeur mais c’est eux qui n’ont pas voulu me rencontrer. Ces témoignages m’ont apporté un éclairage humain et concret.

 

Les publications des sociétés fondées par Cino Del Duca fournissent une information précise des activités du groupe. La lecture des différents titres de la presse du cœur, de la bande dessinée, de Paris-Jour et de certains livres a été indispensable à l’aboutissement de cette recherche. Un délicat pointage des différents titres a permis de reconstruire leur historique, ce fut une activité complexe car l’éditeur changeait souvent le nom des magazines. La Bibliothèque nationale de France est quasiment le seul lieu qui conserve des titres des Editions mondiales. Grâce au dépôt légal, j’ai retrouvé la majorité des productions. Aucune bibliothèque en France n’était abonnée à la presse du cœur ou n’achetait les livres publiés par cet éditeur. Si parfois ils ont pu être achetés, ils n’auraient pas été gardés dans les magasins. On recense juste quelques exemplaires de grands succès comme Le Cardinal de H.M. Robinson. Une seule collection de Paris-Jour existe à la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine mais elle est partielle. Il ne reste donc qu’un exemplaire de chacun de ces magazines qui furent à l’époque imprimés par millions. L’édition populaire est fort mal conservée par les institutions de lecture publique. Les libraires spécialisés permettent d’avoir accès à certains titres. Les ventes concernent essentiellement les séries de bandes dessinées. Les titres de la presse du cœur figurent assez rarement sur des sites de ventes aux enchères ou de livres d’occasion.

J’ai abordé ces textes sans à priori, sans volonté d’analyse littéraire ou sociologique. Mon objectif était de décrire les conditions de la production dans toutes ses dimensions mais en dehors de toute approche idéologique et de tout jugement esthétique.

 

Le croisement de ces différentes sources m'a permis de cheminer progressivement et de reconstruire le parcours et de retracer les publications de cet éditeur.